Description du Projet “Papel sellado”

Ce projet s’intéresse aux transformations successives des regards portés sur l’écrit, à partir de l’introduction du papier timbré au Chili en 1640.  La période choisie s’étend entre 1640 et 1817, année de la proclamation de l’Indépendance. Ce travail ouvre de nouvelles perspectives dans l’étude des archives administratives, notariales et judiciaires, grâce à une approche matérielle et sociologique de la culture écrite dans une société coloniale d’Ancien Régime.

Quelle est la place des actes notariés parmi les pratiques d’écriture ? Quelle est la valeur de l’objet papier dans cette société, située aux confins de l’Empire ? Existe-t-il un dispositif qui régule l’accès au papier timbré, unique support de “l’écrit vrai” à partir de 1640 ? Qu’arrive-t-il aux autres écrits, ceux qui figurent sur du papier commun? Quelles autorités administrent l’offre et la demande de papier timbré ? Quelles sont les conséquences de cette gestion sur les rapports sociaux et culturels à l’écrit, et dans la relation quotidienne et politique avec les notaires et greffiers (escribanos) ?

L’usage du papier timbré est établi à partir du milieu du XVIIe siècle comme un privilège: celui d’authentifier les écritures publiques pour confectionner des “écritures vraies”, les seules valides pour produire la vérité judiciaire. Étant donné la priorité faite à la sécurité des transactions, il s’agit d’aborder au cours du projet, l’heuristique des pratiques de l’écrit dans une société coloniale: en effet, la supervision par une surintendance à Madrid, à la tête d’un important système d’offices vénaux aux XVIIe et XVIIIe siècles, n’empêche pas l’existence d’autres dispositifs d’écriture, courants mais dont l’authencité peut être mise en cause, déployés pour garantir échanges et communications.

De ces dispositifs, les archives des escribanos (protocolos notariales ou fondos notariales, ou encore fondos de Escribanos), ont conservé peu de traces puisque, d’une part, la protocolisation des échanges oblige, pour la validité des actes, à utiliser du papier timbré, et, d’autre part, la rareté des objets dans une société éloignée des centres de production conduisait à utiliser toute sorte d’objets et rarement à se défaire ou à jeter, mais à réutiliser. A travers l’examen d’un corpus constitué à partir d’actes notariés et judiciaires, il s’agit donc de saisir la valeur de l’écrit à travers les usages sociaux de l’un de ses principaux supports, en ayant recours à l’anthropologie de l’écriture, les récentes préoccupations historiographiques autour de la mémoire judiciaire ainsi qu’à l’analyse matérielle des documents (filigranes, notamment).

On interrogera aussi les conséquences, sur certaines pratiques judiciaires, administratives et notariales, de l’introduction de ce nouvel objet juridique et les infractions liées à son mauvais usage, dans les pratiques d’écriture publique. En effet, mesure fiscale instaurée au cours des années 1630 et mise en place dans les territoires américains à la toute fin de la décennie, le papier timbré est considéré dans cette étude comme objet, bien, marchandise et produit, afin d’en établir la valeur par rapport aux autres papiers qui circulent dans la société. Nous souhaitons revisiter ainsi les relations entre écriture, support papier, pouvoir de l’écrit et leurs transformations dans ce contexte hispano-américain.

Ce projet est développé avec Conicyt/Fondecyt: Proyecto Iniciación°11150817. Responsable: Aude Argouse (Universidad de Chile/Ehess de París-Mondes Américains/Grupo de Estudios Historia y Justicia).

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